Bluette : Colère
Je suis Déméter Érynis, la déesse de la colère. Ce soir encore, je me rends chez les humains. C’est bientôt Noël, saison de joie et d’amour, et pourtant c’est à cette période de l’année que j’enregistre la meilleure audience. Chaque âme compte, chaque minute passée à haïr son prochain fait augmenter ma popularité.
Mes premiers fidèles, coincés dans un embouteillage à l’entrée du parking d’un supermarché. Un père de famille surmené a réussi à trouver deux heures de libres entre son golf et un dîner d’affaire pour craner avec sa carte Gold. Presque trop facile. Une mère célibataire avec ses trois enfants qui braillent à l’arrière lui souffle sa place de parking. La tension monte, les capillaires se dilatent. Les enfants se retournent et lui font des grimaces. Il sort de sa voiture, insulte la femme qui retourne les insultes et frappe l’un des gosses pour appuyer son argument. Une graine posée un peu brusquement, mais chez ces jeunes, la colère prend si facilement. Les hormones viendront fertiliser tout cela dans quelques années et bientôt un nouvel adepte verra le jour.
Je me joins à la foule qui se bouscule sous les haut parleurs qui braillent. Chaque contact, risque d’une rencontre ou d’un échange, devient une ode à ma personne. Les regards se croisent, les sourcils se froncent, la respiration s’accélère. Puis on s’ignore, seule reste la prière silencieuse en mon nom. Ils sont tous en état de transe, ils se sont préparés à l’avance, réalisé des listes, téléphoné à droite, à gauche, fait leurs comptes, demandé de nouvelles cartes de crédit. La tension a monté progressivement jusqu’au moment crucial. En se plaignant du monde, des prix, des exigences ou des goûts de chacun, en se bousculant pour la dernière guirlande en promotion, ils se donnent tous à moi. Mes temples sont cachés au plus profond de leur cœur, leurs offrandes se comptent en gouttes d’adrénaline.
Je suis ivre de cette admiration, je me laisse porter par ce flot informe. Je me nourris de la chaleur des corps, de l’odeur acre de la sueur stressée, des toux tabagiques. Soudain un choc, en plein estomac. Il est seul, immobile au milieu de la foule. Il tient dans ses bras un nourrisson. Les autres humains semblent l’éviter. Ses yeux brillent de bienveillance. Il me sourit. Je le reconnais. Un de mes plus grands adeptes quelques années auparavant. Il secoue le bébé doucement et lui murmure quelques paroles apaisantes. Mes jambes se dérobent sous moi, je me rattrape de justesse à une gondole de friandises artificielles. Il s’inquiète, me demande si je vais bien. Je suis sûre qu’il m’a reconnue, il m’a adorée tant de fois, il m’a consacré tant d’années de sa vie. J’essaie de reprendre ma contenance. Je réponds que oui, je regarde autour de moi, me rassure de ces visages crispés. Je ne peux m’empêcher de lui demander la raison de sa sollicitude. Il me répond par une question : « Quelle victoire y a-t-il à être en paix dans un monde heureux ? » avant de s’éloigner en tapotant le dos du bébé.
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Image par Kopyright209 sur Flickr.



