Révolution de l’industrie de l’écriture
La grève des scénaristes d’Hollywood (billets précédents) me tient beaucoup à cÅ“ur, car j’ai le sentiment que c’est l’avenir profession toute entière qui est en jeu. Une bref recours à Monsieur Google (je traite mon moteur de recherche avec beaucoup de déférence) montre clairement que les revendications outre-atlantique nous passent bien au dessus de la tête. À l’heure ou j’écris la première mouture de ce billet, les titres parvenant en tête de la recherche « grève des scénaristes », on obtient des résultats du genre « Soulagement dans la grève des scénaristes : “LOST saison 4″ bel et bien maintenu pour cette saison ! » (Buzzline). Il faut creuser un peu plus profond pour découvrir un article plutôt factuel du Monde titré « Hollywood sans ses plumes », dans lequel les revendications des écrivains clairement et succinctement décrites. En quelques mots, la revendication principale des écrivains est la participations aux bénéfices réalisés dans la distribution de DVD ou sur internet (et à raison de quelques pour cents) .
Je pense que même si les revendications des écrivains sont justifiées, elle ne résoudront pas les problèmes liés au profond changements qui se déroulent dans l’industrie de l’écriture. La situation est la suivante : les écrivains sont généralement engagés pour écrire un ou plusieurs épisodes d’une série, ou encore les réparties d’un comique pour une émission du soir basée sur l’actualité. D’après ce que j’ai lu, il n’existe qu’une petite minorité de personnes qui sont employées à temps plein par les studios de production, la majorité sont des travailleurs indépendants au statut social précaire.
La situation des écrivains est hybride: ils sont payés un fixe pour la création d’un épisode de série, mais ils veulent aussi recevoir une commission sur la réutilisation de celui-ci (rediffusion, supports vidéos, distribution sur internet). Si l’on joue l’avocat du diable, on peut comprendre la position des maisons de production : soit on vend son travail et l’on reçoit un salaire fixe quel que soit le succès du projet, soit on participe aux risques et l’on est rémunéré en fonction des résultats du projet en cours. Il y a en effet des risques très élevés à lancer un nouveau projet : par rapport à la masse de pilotes produits (et que l’on essaie de nous gaver en téléfilms), il y a très peu de séries qui ont autant de succès que, disons, « 24 Heures chrono ». On comprend que les producteurs veulent préserver une marge de sécurité.
En réalité, les producteurs refusent généralement que les écrivains soient des investisseurs à par entière dans le projet et participent ainsi à l’aventure financière. Si le projet réussit, cela signifie que les profits doivent être partagés et qu’en fin de compte, les écrivains finissent par être payés beaucoup plus qu’ils ne le sont s’ils reçoivent une somme fixe. C’est une situation qui ne plaît guère aux producteurs qui préfèrent prendre tous les risques, et récupérer tous les bénéfices.
Je vois dans cette situation la création de deux mondes de l’écriture et de la création en général. D’un côté, un petit nombre d’artisans à l’ancienne mode qui écrivent un scénario par an, découvrent de nouveaux concepts, et sont payés pour chaque projet en fonction de la qualité de leur travail. De l’autre, une grande majorité d’écrivains de séries et autres émissions régulières. Ces écrivains travaillent de façon similaire aux travailleurs à la chaîne. Ils produisent des produits standardisés mais fiables car ils suivent des règles établies qui satisfont la majorité des spectateurs. Il y a tellement d’heures de télévision et de cinéma à produire (et non pas créer) qu’il faut limiter les ressources financières et humaines qui leur sont allouées. Après tout, même si nous rêvons tous de temps à autre à une voiture de luxe, nous nous satisfaisons dans la vie de tous les jours du confort sans surprise d’une berline produite à des millions d’exemplaires identiques.
Lorsque je lis les revendications des écrivains, ce n’est pas tant une part du gâteau qu’ils cherchent mais la stabilité sociale, la possibilité de payer leur retraire et l’éducation de leurs enfants. À l’heure actuelle, les « écrivains à la chaîne » doivent se soumettre aux mêmes conditions que les artisans, mais à des salaires beaucoup plus faibles qui ne leur permettent pas de vivre correctement. Ne serait-il donc pas plus productif de négocier des contrats à longue durée avec de meilleurs avantages sociaux, et d’accepter que les maisons de production fassent des bénéfices, certes parfois injustes mais inhérents à notre société capitaliste ? N’est-il pas grand temps d’insuffler un peu de socialisme dans une industrie de la production artistique en masse qui est en train de subir une révolution similaire à la révolution industrielle de la fin du XIXème siècle ?


